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Vie démocratique

Data-enquête : l’abstention aux présidentielles | 2ème partie : un décrochage social ? 📉

61 Mins read

Dans la 1ère partie, nous avons notamment pu observer l’ampleur du phénomène de l’abstention et sa dynamique de croissance aux élections présidentielles. Après avoir constaté les disparités territoriales, une question demeure : pourquoi les gens s’abstiennent-ils ? Sans enquêtes de terrain, difficile de répondre directement à cette question. Néanmoins, les données socio-démographiques et économiques permettent de mettre en évidence certaines corrélations, parfois surprenantes.

Connaître les raisons de l’abstention

Les raisons poussant les gens à s’abstenir sont encore assez mal comprises. Protestation anti-système ? Désengagement ? Oubli ? Flemme ? Si quelques enquêtes ont tenté de percer le mystère, il n’existe à ce jour pas de consensus sur l’explication de ce phénomène. Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons tenté une autre approche : l’analyse statistique.

Nous avons récupéré environ 300 indicateurs socio-économiques et démographiques disponibles dans l’excellente (et riche) base de données des statistiques locales l’INSEE. Quelques indicateurs complémentaires ont été calculés, comme la distance des communes à Paris ou encore les scores des candidats agrégés par couleur politique. L’analyse porte sur la corrélation de ces indicateurs à l’abstention au niveau des communes pour l’élection présidentielle de 2017 (celles de plus de 1 000 habitants uniquement).

Qu’est-ce que la corrélation ? : il s’agit d’un coefficient compris entre -1 et 1. Aux deux extrêmes, la corrélation est “forte” (variables parfaitement corrélées à 1 ou inversement corrélées à -1). Au milieu, c’est-à-dire à 0, aucune corrélation n’existe entre les deux variables. (Pour en savoir plus : corrélation de Pearson)

Avant d’aller plus loin, il nous faut vous avertir : corrélation n’est pas causalité ! La corrélation est une quantification statistique du lien entre deux variables mesurées. Pour comprendre cette subtilité fondamentale, nous vous conseillons cet excellent article des décodeurs du Monde. Ceci étant dit, l’étude des corrélations entre l’abstention aux élections présidentielles et les facteurs socio-économiques ou démographiques n’est a priori pas si farfelue. Elle constitue donc un bon point de départ dans notre quête de compréhension du phénomène. Alors, que disent les chiffres ?

La piste du taux de pauvreté

Suite au constat d’une abstention particulièrement élevée dans les départements et collectivités d’outre-mer (cf. la partie 1 de cette data-enquête), nous avons fait le choix de séparer la France métropolitaine continentale de ces territoires, et ce afin d’essayer d’isoler le phénomène spécifique observé dans les DOM-COM, quel qu’en soit l’origine.

Sur l’ensemble des variables socio-démographiques et économiques, l’une ressort particulièrement : le taux de pauvreté. Ce taux correspond à la part de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté, soit 60 % du niveau de vie médian (1 063 € par mois). Aux deux tours, ce paramètre ressort comme ayant la plus forte corrélation avec le taux d’abstention. Le graphique ci-dessous montre la répartition de 4 210 communes de France métropolitaine continentale en fonction de leur taux de pauvreté et du taux d’abstention au 1er tour de l’élection présidentielle de 2017 (les données sont très similaires au 2ème tour). Un point = une commune.

C’est assez net : l’abstention est assez fortement corrélée au niveau de vie moyen de la commune (le coefficient est de 0.72 au 1er tour). Pour s’en convaincre davantage, on peut observer les 6 variables les plus corrélées à l’abstention. Toutes, sans exception, sont assez fortement corrélées au taux de pauvreté par ailleurs, comme le taux d’emploi des femmes de 25-54 ans ou encore la part des ménages ayant au moins 1 voiture. Le niveau de vie reste donc, en pratique, la corrélation la plus saillante : plus il est élevé, plus la commune se déplace aux urnes.

Top 6 des corrélations à l’abstention en métropole continentale (tour 1 de la présidentielle 2017)

Une corrélation multiple dans les DOM-COM

Rappelons d’abord que les départements d’outre-mer présentaient, en 2017, des taux d’abstention bien plus élevés que dans le reste de la France (cf. la première partie de notre data-enquête). Le taux dépassait même les 50 % dans 4 des 6 DOM français au 1er tour !

Dans les DOM-COM, la variable la plus corrélée au taux d’abstention n’est pas la pauvreté : il s’agit du taux de célibataires parmi les plus de 15 ans, avec un coefficient de 0.84, ce qui représente un lien statistique très fort. Notons qu’il s’agit bien d’une spécificité de l’outre-mer, le même coefficient n’étant que de 0.51 en métropole. On remarque deux autres variables liées à la situation familiale dans le top 6 des corrélations : la part de familles monoparentales (0.78), et la part de la population mariée (-0.77). Les gens en couple semblent avoir davantage tendance à voter.

Top 6 des corrélations à l’abstention en outre-mer (tour 1 de la présidentielle 2017)

La part des ménages possédant une voiture affiche une très forte corrélation également (-0.79), à l’instar de la métropole. Il est intéressant de noter que le taux de pauvreté, pourtant lui-même fortement corrélé à la possession de voiture, n’apparaît pas lorsqu’on s’intéresse à l’abstention outre-mer. L’absence de mobilité pourrait donc, dans ces territoires, davantage expliquer le phénomène d’abstention.

Et l’âge alors ?

Les résultats ci-dessus vous paraissent peut-être surprenants. La pauvreté ou le célibat ne sont pas nécessairement les facteurs auxquels on pense en premier lieu pour expliquer l’abstention.

L’âge, par exemple, revient souvent dans les sondages. Dans une enquête IPSOS pour le 2ème tour de la présidentielle 2017, le taux d’abstention décroît nettement avec la tranche d’âge : de 34 % chez les 18-24 ans à 18 % pour les plus de 70 ans. Les données de l’INSEE à la maille des communes comportent bien des données sur l’âge (cf. notre tableau en fin d’article), comme par exemple la part de moins de 25 ans dans la population. Pourtant, la corrélation de ces paramètres à l’abstention est quasi-inexistante (proche de zéro) dans nos données.

Les indicateurs d’âge de l’INSEE pour les communes ne sont pas forcément les plus révélateurs pour notre problème. Par exemple, chez les moins de 25 ans, il y a les mineurs ne pouvant pas voter. Nous avons donc regardé les données d’un recensement de la population de 2017, cette fois-ci au niveau des cantons. Là non plus, pas de quoi conclure sur un lien fort entre jeunesse et abstention. Dans le graphique ci-dessous, on observe la répartition des cantons en fonction de l’abstention et de la part de 18-28 ans dans la population recensée. Pour vous faire une idée : la corrélation y est de 0.46, contre 0.72 pour le taux de pauvreté (visible sur le premier graphique de cet article).

Alors comment expliquer la convergence des enquêtes d’opinion pointant souvent la jeunesse comme le facteur n°1 expliquant l’abstention ? En y regardant de plus prêt, on se rend compte que la plupart des sondeurs ne demandent pas aux personnes sondées si elles se sont inscrites sur les listes électorales. Parmi les abstentionnistes déclarés pourraient donc en réalité se cacher une part non négligeable voire importante de citoyen(ne)s non inscrit(e)s, en particulier chez les jeunes. Pas des abstentionnistes au sens strict du terme donc. Dans cette étude de la fin des années 80, le taux de non-inscrits chez les 18-21 ans était d’environ 30 %, contre 13 % chez les 22-29 ans. On peut supposer que le phénomène s’est maintenu, voire amplifié, depuis 40 ans.

Lorsqu’on s’intéresse aux inscrits, la corrélation de l’abstention à la jeunesse existe, mais elle est loin d’être la plus forte. La moindre mobilisation des jeunes avancée par les instituts de sondage se traduirait-elle davantage par un faible taux d’inscription qu’un faible taux d’abstention ?


Pour aller plus loin : explorer la corrélation à l’abstention de l’intégralité des variables (à la maille communale)
Corrélations à l’abstention en métropole (1er tour de la présidentielle 2017)
Corrélations à l’abstention en outre-mer (1er tour de la présidentielle 2017)
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